Aliette




             Ma grand-mère maternelle cachait dans les poches de sa blouse une flasque de rhum ambré d'un côté, et un paquet de bonbons "Vichy" dans l'autre. Jusqu'à la fin de ses jours elle porta des bas couleur chair, épais, qu'elle maintenait au-dessus du genou avec de gros élastiques marron. Petite, j'allais souvent chez elle le jeudi. Je ne crois pas qu'elle m'aimait. Elle me tolérait parce que je lui rendais service en allant faire ses courses qu'elle rémunérait parfois, de quelques piécettes.

Le goûter était un problème pour elle, elle me criait qu'il n'y aurait que du fromage et des biscottes sans sel et que je devrai m'en contenter. Je restais stoïque à mon habitude. La tempête toujours       passait loin    au-dessus de ma tête. J'étais là sans y être, la colère des gens ne m'atteignait pas... 

Il y avait tant de rancoeur dans ma famille, tant de goût pour le meurtre, qu'après le divorce de mes parents je l'ai quasiment perdue de vue alors qu'elle habitait en face de chez nous. Je n'avais pas le droit d'aller la voir, ma mère aurait vécu cela comme une haute-trahison.



..





J'ai eu une enfance si lumineuse           
                            Que j'en ai gardé les yeux clairs...






Et avant?



Je suis couchée dans ce landau blanc et marine que ma mère  a payé de ses deniers et dont elle est si fière.

La capote est baissée. Il fait bon. Je suis dans une pièce fraîche, devant une fenêtre ouverte. J'entends les oiseaux, j'entends les jars et les canes, le bruissement délicat des feuilles des arbres. Mes bras et mes jambes sont nus. Bien-être. Bonheur.

Le soleil joue entre les persiennes, les tâches au plafond m'amusent beaucoup. Je m'agite.

Des femmes parlent au dehors. Je m'absorbe dans le jeu de l'ombre et de la lumière.

Et puis le visage de ma mère et celui d'une cousine, au-dessus de moi soudain, les cris horrifiés, les visages effarés. Un brin de dégoût.

Et Elle s'écrie: "Mon Dieu, mais elle en a partout! Jusque dans les cheveux!"

J'éclate en sanglots, effrayée d'avoir déplu à ma mère, liquéfiée par leurs cris, leurs mines.


J'en ai parlé très récemment avec Elle et cela c'est passé exactement comme cela. J'avais quelques mois.


Avant cela? Aucun souvenir.

Retrouvailles




J'avais huit ans quand je t'ai rencontré pour la première fois.

En fait je réalise aujourd'hui que ce n'était pas une rencontre, mais bien des retrouvailles. Tu étais là. Tu attendais. Assis, calme et profond comme une vague. En moi. Tu y étais depuis la nuit des temps.

Notre relation est faite de cela, tu es la Rose et je suis l'abeille. Je viens quand j'en ai besoin me nourrir de toi. Je t'aime. Tu es mon Amour. Un amour délivré de tout désir de possession. Tu es infiniment précieux, tu es plus que tout l'or et les diamants: tu es la Vie.

Tu es ma source. Toi qui est la source de la Source.

J'avais huit ans et tu m'éblouissais. Je posais des couleurs sur ton front, ta tunique.

J'aimais ces réunions organisées par notre voisine. Chère Mimi. Si attachée à la morale, elle qui recevait tous les mardis son beau-frère, en cachette de son mari. Les êtres humains sont merveilleux de contradictions. Il rasait les murs puis nous entendions des râles de plaisir, mais elle s'offusquait que l'on pu croire qu'elle couchait avec lui.

De toutes évidences elle parlait de toi sans te connaître. Elle récitait une fable qu'on lui avait appris, comme par mécanisme. Vases communicants. Elle n'était qu'un outil de transmission. Je l'en remercie.

Cela a duré quelques mois, puis ma mère s'est lassée.

Mais la Lumière était à nouveau allumée...


Moebius

Tête première



D'où suis-je tombée, dis

de quel monde troué?

Dans quel sombre recès ai-je glissé
pour atterrir ainsi, au ventre de ma mère?

Attendue par personne,
j'ai pourtant goûté au plaisir d'être née.

J'ai trouvé des parents
dans la lumière et les fourrés,
la blondeur des blés, la paix de deux rivières,
une maison de pisé,
et tout qui sans cesse me parlait.

D'où suis-je tombée, dis

et quand retournerai-je

à mon monde troué?


2017
Christian Schloe

Poudre d'Or





Mon enfance s'éloigne
m'en demeure des effluves blonds,
des parfums flottant dans des étés en poussière,
des lambeaux dorés de bonheur calme.

La fillette rentre au bercail,
elle s'éloigne, je la libère
n'ai plus tant besoin de puiser à deux mains
dans son eau légère
la transparence de ses rivières.

Mon enfance s'éloigne, retourne au poudroiement
de l'immortelle mémoire.


2017

Fil à fil





Fil d'or, fil d'air
qui nous lie par les reins
comme gerbe
de blés blonds
de lumière
et nos têtes nos pensées
toujours se frôlent
se caressent se cajolent
veillent
l'un à l'autre
quand nos nuques plient
pleines de la grâce
d'un amour d'or
et d'air.


2016

Catrin Welz-Stein

Merci pour tout




Mon Dieu...

Tu m'as bien enchaînée
à la Vie
avec ces yeux-là
ce poignet si frêle,
ce visage grave et inquiet,
ce pli de sa paupière
qui signe sa beauté.

Je reconnais bien là
ta subtile intelligence
cet amour qu'on te prête,
cet amour qui m'anime
pour elle, cette peur, ce désespoir
cette joie aussi.
Merci pour cette aptitude à la joie
que tu as mêlé à ma glaise,
qui nous sauve aujourd'hui.

Tout est en place
pour le dernier acte:
j'accepte le défi.



2016




Le Donné





"Quelque chose du Ciel vient à chaque instant nous secourir." Bobin C.







Diront ce qu'ils voudront
ceux qui ne croient en rien
que rien n'émerveille,
je sais bien, moi, que c'est le Ciel
qui à travers toi
m'a tendu la main.

Notre rencontre tient du miracle,
Tu es apparu quand je disparaissais.
Tu as posé le sceau tendre d'un amour simple
sur mon front gris.
Mon coeur éteint s'est réchauffé au tien
qui s'était d'un coup embrasé.




Que s'ouvre la source



Il y a des matins
-comme aujourd'hui tu vois-
où regardant l'état du monde
je me sens totalement
et irrémédiablement vaincue
annihilée.

Et curieusement, à l'instant précis
où je suis la plus faible
la plus écrasée
quelque chose s'ouvre alors en moi
quelque chose de puissant
d'irrésistible
et irradie.

Chaque fois je suis sauvée.


2016